
Après La Daronne (2020) et La Syndicaliste (2022), Jean‑Paul Salomé revient en ce début d’année avec ce qui pourrait bien être, à mon sens, l’un de ses films les plus aboutis : L’Affaire Bojarski. Inspiré d’une incroyable histoire vraie mêlant fausse monnaie et traque policière, le film s’impose d’emblée comme un polar d’envergure — servi par un casting impressionnant. Laissez‑moi vous dire pourquoi cette œuvre, que j’ai pu découvrir en avant‑première au festival Lumière 2025, mérite toute votre attention.

Jan Bojarski, jeune ingénieur polonais, se réfugie en France pendant la guerre. Il y utilise ses dons pour fabriquer des faux papiers pendant l’occupation allemande. Après la guerre, son absence d’état civil l’empêche de déposer les brevets de ses nombreuses inventions et il est limité à des petits boulots mal rémunérés… jusqu’au jour où un gangster lui propose d’utiliser ses talents exceptionnels pour fabriquer des faux billets. Démarre alors pour lui une double vie à l’insu de sa famille. Très vite, il se retrouve dans le viseur de l’inspecteur Mattei, meilleur flic de France.
Le scénario signé Jean‑Paul Salomé et Bastien Daret s’appuie sur une pépite : la vie de Jan Bojarski, ingénieur polonais réfugié en France, passé de la fabrication de faux papiers dans la Résistance à celle de billets si parfaits qu’ils rivalisaient avec ceux de la Banque de France. Le film adopte une tonalité de biopic romanesque, mais reste d’une rigueur presque documentaire. Plutôt que de jouer la carte du spectaculaire, Salomé préfère observer, décortiquer, faire sentir le poids du temps et l’engrenage de la clandestinité.
La narration repose sur un jeu de miroirs : d’un côté, Bojarski, homme discret, partagé entre sa vie familiale et sa quête de reconnaissance ; de l’autre, Mattei, commissaire méthodique qui ne lâche jamais sa piste. Ce duel silencieux maintient la tension sans forcer le suspense — une pression qui s’installe peu à peu, à mesure que l’étau se referme.
Certes, le film balise parfois un peu trop clairement ses enjeux : tout est dit, parfois là où un simple regard ou une ellipse auraient suffi. Mais cette clarté a son charme : elle traduit une volonté d’équilibre et de cohérence, loin de tout sensationnalisme. On sent un souci de précision, une continuité dans le ton, même si cette retenue peut parfois tenir le spectateur à distance émotionnellement.

La mise en scène, elle, se fait volontairement discrète. Jean‑Paul Salomé privilégie la lisibilité au clinquant : découpage limpide, caméra calme, mouvements sobres. La reconstitution des années 1950‑60 est superbe — soignée sans être figée, réaliste sans nostalgie. Les décors, la lumière, les textures contribuent à une atmosphère feutrée où chaque détail compte. Les scènes d’atelier, en particulier, sont d’une beauté rare : on y sent l’odeur de l’encre, la précision du geste, la concentration quasi religieuse du faussaire.
Côté interprétation, Reda Kateb impressionne. Il donne à Bojarski une intériorité puissante, incarnant un homme obsédé par son art plus que par le danger. Bastien Bouillon lui répond avec sobriété, campant un Mattei rigoureux, presque ascétique, dont la patience devient sa principale arme. Ensemble, ils construisent un affrontement d’une intensité feutrée, sans un mot de trop. Sara Giraudeau, en épouse mise à l’écart, ajoute la dimension intime et fragile qui ancre le film dans la réalité tout en lui conférant une sensibilité rare.
L’Affaire Bojarski s’impose ainsi comme un film d’une précision remarquable — élégant, maîtrisé, et habité par cette fascination pour le travail bien fait plutôt que pour le bruit du crime. Un grand film, discret mais implacable, qui ouvre l’année cinéma avec brio.
CaptainSmoke lui attribue la note de :
En bref
Avec L’Affaire Bojarski, Jean Paul Salomé signe un des grands films de ce début d’année et nous propose un vrai beau duel d’acteurs.
