
Voilà un long métrage que je n’attendais pas, une belle surprise pour démarrer l’année sur les chapeaux de roues. Nick Cheuk, jeune talent Hongkongais nous dévoile son premier long métrage : Une Page Après L’Autre. Librement adapté de sa propre histoire, le film aborde des thèmes forts et délicats tels que la famille, l’amour et la mort. Le réalisateur ne joue pas de gros sabots et préfère la délicatesse, ce que je vais tenter de vous rapporter dans les lignes suivantes.

Suite à la découverte d’une lettre de suicide, un enseignant se lance à la recherche de l’élève qui aurait pu l’écrire. Cette enquête le replonge alors dans son propre passé.
Sur le papier, tout part presque comme un film concept : « un prof retrouve une lettre de suicide et se lance dans une enquête pour identifier l’élève avant qu’il ne passe à l’acte ». Sauf que Cheuk n’en fait jamais un puzzle narratif à retournements incessants ; la lettre est un déclencheur, pas une fin en soi. Plus Cheng s’acharne, plus le film le ramène à ce qu’il s’efforce de tenir sous contrôle : la façon dont il a blessé sa femme, la culpabilité qui ne passe pas, la question obsédante de savoir comment on en arrive, un jour, à être celui qui fait du mal.
L’écriture prend le risque du mélodrame frontal, avec un climax émotionnel qui ne cherche pas la pudeur à tout prix, mais qui reste tenu par une ligne directrice claire : parler de suicide avec amour, empathie et sans jugement. Ce qui frappe, ce n’est pas tant ce que le film explique que ce qu’il laisse affleurer : les non-dits familiaux, les masques professionnels, cette idée que profs, parents, enfants se débattent tous avec leurs propres blessures sans savoir comment les articuler. Cheuk refuse de désigner des coupables, préférant poser la question de la responsabilité comme une zone grise où cohabitent la violence des systèmes (éducation, famille, société hongkongaise obsédée par la réussite) et la fragilité très humaine de personnages qui ne sont jamais réduits à leur statut.
Dans les moments les plus réussis, le film parvient à matérialiser cette sensation très précise décrite par le réalisateur lui-même : voir quelqu’un aujourd’hui et, l’espace de quelques secondes, revoir exactement ce qu’il ou elle était, quinze ans plus tôt. Les allers-retours entre passé et présent, loin de casser le rythme, construisent une sorte de boucle émotionnelle où l’on comprend comment un enfant blessé devient cet adulte qui porte le masque du professeur solide, tout en étant au bord de la rupture. Le propos, au fond, est moins de « prévenir » le suicide que de rappeler aux spectateurs – et aux adolescents en particulier – qu’ils méritent d’être aimés, compris, et qu’on a le droit d’exiger cette écoute.
Plutôt que de multiplier les personnages et les sous-intrigues, Une Page Après L’Autre adopte un dispositif extrêmement simple : un enseignant, une lettre anonyme, un établissement sous pression et une ville où la compétition sociale commence dès la naissance. Cheng, prof apparemment rangé, va alors s’acharner à découvrir quel élève pourrait avoir écrit ces mots, comme si, en réussissant à sauver cet enfant, il pouvait réécrire quelque chose de sa propre histoire. Le sujet – le suicide juvénile dans un Hong Kong où les taux continuent d’augmenter – pourrait donner lieu à un film-thèse sur la pression scolaire ou la faillite des institutions, mais Cheuk préfère rester collé aux corps, aux regards, aux moments où la façade se fissure.
La grande particularité du film tient dans son usage de la mémoire : le présent de Cheng se retrouve sans cesse contaminé par des réminiscences de son enfance et de ses années universitaires, comme si un simple mot, un couloir, un visage suffisait à le projeter quinze ans en arrière. Cette narration non linéaire n’est pas un gimmick, elle épouse la manière dont reviennent les traumas – par vagues, sans ordre, avec des échos parfois déroutants – et fait du film un puzzle émotionnel plus qu’un polar classique autour d’une lettre. On sent à quel point le projet est nourri par le vécu du cinéaste, qui s’est inspiré de son propre parcours et d’une vague de suicides d’adolescents à la fin des années 2010, pour interroger autant la douleur des victimes que celle de ceux qui restent.

Techniquement, Une Page Après L’Autre ne cherche jamais à en mettre plein la vue, mais l’ensemble respire une cohérence et une sensibilité qui doivent beaucoup au travail de l’équipe artistique. La photographie de Meteor Cheung, aux contrastes doux et aux couleurs légèrement délavées, installe un Hong Kong moins clinquant que d’habitude, fait de salles de classe trop blanches, de cages d’escaliers anonymes et d’appartements un peu trop étroits pour contenir tout ce qui s’y tait.
Côté casting, le film repose beaucoup sur Lo Chun-yip, acteur et réalisateur hongkongais qui trouve ici un rôle à la mesure de sa fragilité physique et de son jeu tout en retenue. Sa composition de M. Cheng, « brisé mais doux » pour reprendre les mots de Cheuk, s’appuie sur des micro-variations – un regard fuyant, une cigarette mal maîtrisée, une colère qui déborde d’un coup – qui font exister le personnage bien au-delà du simple archétype du prof coupable et rongé par le remords. Face à lui, Ronald Cheng, star du cantopop et habitué des seconds rôles comiques, offre un contre-emploi très intéressant : Cheuk part de l’intuition que les grands comiques comprennent profondément la douleur, et le film donne raison à cette intuition en le faisant incarner une figure d’autorité sévère mais loin d’être monolithique.
Les jeunes interprètes ne sont pas en reste, à commencer par Sean Wong Tsz-Lok, dont le personnage d’Eli lui vaut une nomination au Golden Horse dans la catégorie meilleur second rôle. Ce qui impressionne, d’après le récit du cinéaste, c’est sa capacité à jouer la retenue – ce moment où l’enfant tente encore de se tenir, de ne pas craquer devant son père, avant de s’effondrer pour de bon lorsque l’espoir se brise. Hanna Chan, mannequin et actrice repérée notamment dans Paradox, apporte une présence à la fois lumineuse et vulnérable, inscrivant ses scènes dans cette tension constante entre apparences maîtrisées et fêlures intérieures.
On sort d’Une Page Après L’Autre avec la sensation d’avoir traversé un film qui ne révolutionne ni la mise en scène ni le traitement du drame adolescent, mais qui porte en lui une honnêteté rare et une douceur obstinée. Nick Cheuk signe un premier long qui lui vaut logiquement le prix de Best New Director aux Golden Horse Awards et aux Hong Kong Film Awards, et qui laisse surtout l’envie de le suivre lorsqu’il s’aventurera, comme il l’annonce, vers des comédies ou des récits plus fantasques. D’ici là, cette page-là mérite d’être lue, digérée, puis peut-être partagée avec ceux et celles qui, autour de nous, peinent encore à dire qu’ils souffrent.
CaptainSmoke lui attribue la note de :
En bref
Avec Une Page Après l’Autre, Nick Cheuk frappe fort, et nous offre pour son premier long métrage une véritable pépite.
