
Lukas Dhont fait partie de ces cinéastes dont chaque nouveau film est attendu comme un événement. En deux longs-métrages seulement, le Gantois s’est imposé comme l’un des chouchous du Festival de Cannes : Caméra d’or pour Girl en 2018, Grand Prix pour Close en 2022, puis une nomination à l’Oscar du meilleur film international. Avec Les Braves (sous titré étrangement Coward), il passait cette année pour la première fois au film d’époque et au film de guerre. Le pari a de nouveau séduit la Croisette : ses deux jeunes comédiens, Emmanuel Macchia et Valentin Campagne, sont repartis avec un Prix d’interprétation masculine partagé, et le film représentera la Belgique aux Oscars. Il arrivera dans nos salles le 18 novembre, distribué par Diaphana. Un concert de louanges auquel on aimerait sincèrement se joindre. Sauf qu’on est restés en dehors.

Le jeune soldat Pierre veut faire ses preuves sur le front pendant la Première Guerre mondiale. Derrière les lignes, il rencontre Francis, chargé de remonter le moral des troupes.
Le point de départ est passionnant, et il est bien réel. En faisant des recherches dans les archives, notamment à l’Imperial War Museum de Londres, Dhont et son fidèle coscénariste Angelo Tijssens ont découvert que des soldats montaient des spectacles de théâtre juste derrière le front, souvent travestis en épouses ou en mères. Le film serait même né d’une photo d’un soldat belge habillé en femme, en 1914. De là naît l’histoire de Pierre et Francis, fils de tailleur flamboyant, qui montent ensemble une revue pour échapper un instant à la boucherie, et entre lesquels naît une passion clandestine. Il y a de très belles idées dans ce récit, à commencer par ce titre qui retourne le sens de la lâcheté : être « lâche », ici, c’est peut-être simplement refuser de mourir quand on a enfin trouvé une raison de vivre. On apprécie aussi que Dhont, souvent critiqué pour la cruauté qu’il inflige à ses personnages, se montre plus pudique et moins punitif qu’à l’accoutumée. Le problème, c’est que tout ça reste terriblement balisé. Le film donne le meilleur de lui-même dans sa première partie, puis déroule une trajectoire qu’on voit venir de très loin, sans jamais vraiment nous surprendre. Et là où Close nous bouleversait par sa subtilité, Les Braves appuie davantage, souligne ses intentions, et son discours sur l’art et l’amour comme refuges face à la guerre finit par sonner un peu trop sage, presque consensuel. On sent l’émotion préparée plutôt que vécue.

Côté mise en scène, Dhont reste un formaliste de grand talent, et c’est sans doute ce qui sauve le film. Avec son chef opérateur de toujours, Frank van den Eeden, il a imaginé une lumière inspirée des autochromes, ces premières photographies en couleurs du début du XXe siècle. Le résultat est souvent superbe, avec des teintes délavées et une douceur qui tranche avec l’horreur des tranchées. Mais cette beauté a son revers : à force de soigner chaque plan, le film finit par esthétiser la guerre, et la boue, le sang et les corps mutilés deviennent presque des tableaux. Dhont reste aussi fidèle à ses plans rapprochés et ses gros plans sur les visages, ce qui crée une belle intimité, mais enferme le film dans une forme qui tourne un peu à vide sur deux heures. On admire, mais on ressent peu. La partition de Valentin Hadjadj, autre fidèle du cinéaste, accompagne l’ensemble avec élégance, sans jamais vraiment marquer.
Reste le duo d’acteurs, qui est clairement la meilleure raison de voir le film. Pour son tout premier rôle, Emmanuel Macchia impressionne en Pierre, jeune soldat d’abord bravache, puis de plus en plus fragile. Valentin Campagne, lui, donne à Francis une présence lumineuse et une fantaisie qui apportent un vrai souffle au récit. Leur alchimie est indéniable, et le prix cannois n’a rien de volé. Autour d’eux, les autres jeunes soldats forment une galerie de visages attachants, même si peu d’entre eux existent vraiment au-delà de leur fonction.
Les Braves n’est pas un mauvais film. C’est une œuvre soignée, portée par deux comédiens remarquables et un sujet fort. Mais c’est aussi le film le plus convenu de Lukas Dhont, trop sage, trop esthétisant, et qui ne parvient jamais à retrouver la puissance émotionnelle de Close. On en ressort admiratif devant la forme, mais étrangement peu touché.
CaptainSmoke lui attribue la note de :
En bref
Les Braves est un film de guerre élégant qui raconte une histoire d’amour clandestine sur le front belge de 1914-1918. Porté par le duo Emmanuel Macchia et Valentin Campagne, primés à Cannes, il souffre pourtant d’un récit trop plat et balisé et d’une mise en scène qui esthétise la guerre au point d’étouffer l’émotion. Soigné mais sage, le film le moins marquant de Lukas Dhont.
