[Critique Film] – Wildwood La Prophétie de la Forêt

Wildwood

Si vous suivez un peu le cinéma d’animation, vous savez que chaque nouveau film du studio Laika est un petit événement. Coraline, L’Étrange Pouvoir de Norman, Les Boxtrolls, Kubo et l’Armure magique, Monsieur Link : en à peine quinze ans, le studio de l’Oregon s’est imposé comme le gardien du temple du stop-motion, cette technique artisanale où chaque image est animée à la main, marionnette par marionnette. Sept ans après Monsieur Link, Laika revient enfin avec Wildwood, adapté du roman de Colin Meloy, chanteur du groupe The Decemberists, illustré par sa femme Carson Ellis. Un projet que le studio avait acquis dès 2011, quelques semaines après la sortie du livre, et que son patron Travis Knight présente lui-même comme le film le plus difficile jamais tenté par Laika. Présenté en avant-première au Festival Lumière, le film arrivera dans nos salles le 9 décembre. Et autant vous le dire tout de suite : c’est une merveille.

Wildwood

Prue part à la recherche de son petit frère, enlevé par une nuée de corbeaux et retenu dans une forêt interdite. Dans ce royaume caché peuplé de créatures enchantées, elle s’allie à des compagnons inattendus et affronte de redoutables adversaires, en découvrant que le sauvetage de son frère pourrait décider de l’avenir de tout un monde.

Sur le papier, le point de départ a tout du conte classique : une héroïne courageuse, un enfant enlevé, une forêt magique, une méchante reine. Mais le scénario de Chris Butler, déjà aux commandes de L’Étrange Pouvoir de Norman et de Monsieur Link, en fait bien plus que ça. Prue, accompagnée de Curtis, un camarade de classe maladroit mais au cœur énorme, découvre aux portes de Portland un monde caché, fracturé par les rivalités, où une guerre se prépare entre oiseaux, coyotes, bandits et humains. Et c’est là que le film trouve toute sa richesse : Wildwood n’a rien d’un récit manichéen. Sa grande antagoniste, Alexandra, n’est pas une simple sorcière maléfique, mais une ancienne gouvernante bienveillante rongée par le deuil de son fils, que le chagrin a fait basculer vers la magie noire. Ce portrait d’une femme brisée donne au film une profondeur et une mélancolie qui rappellent les meilleurs moments de Kubo. Laika n’a jamais pris les enfants pour des idiots, et avec ce premier film du studio classé PG-13 aux États-Unis, il assume plus que jamais une part d’ombre : le deuil, la guerre, la peur de perdre ceux qu’on aime. Tout cela sans jamais oublier l’humour, l’aventure et le merveilleux. Fait rigolo, sa durée de 2h12 fait de Wildwood le plus long film en stop-motion de l’histoire. Mais on est tellement bien dans cet univers qu’on le pardonne volontiers.

Wildwood

Côté mise en scène, c’est une claque comme on en prend rarement. Laika a construit 136 décors et plus de 230 marionnettes, à la main, et chaque plan déborde de détails, de textures, de vie. La forêt est à la fois féerique et inquiétante, les créatures sont toutes plus réussies les unes que les autres, et les scènes de bataille ou de vol, réputées quasi impossibles en stop-motion, sont d’une ampleur folle. Travis Knight, qui avait déjà signé Kubo, prouve qu’il est l’un des plus grands cinéastes d’animation en activité. Et il a eu une idée géniale : confier l’image à Caleb Deschanel, directeur de la photographie légendaire de The Patriot, L’Étoffe des héros ou encore de La Passion du Christ. C’est la première fois qu’il travaille sur un film entièrement animé, et ça se voit : la lumière donne aux décors miniatures une profondeur et une chaleur dignes d’un grand film en prises de vues réelles. On a souvent du mal à croire que tout ça tient sur une table de travail.

Le casting vocal est à la hauteur de l’ambition. Peyton Elizabeth Lee donne à Prue une détermination touchante, et Jacob Tremblay apporte à Curtis une maladresse attachante qui fait mouche. Mais c’est Carey Mulligan qui impressionne le plus en Alexandra, glaçante et bouleversante à la fois. Autour d’eux, une galerie de seconds rôles hallucinante : Mahershala Ali en roi des bandits, Angela Bassett en aigle majestueux, Awkwafina, Charlie Day, Richard E. Grant en vieux hibou sage, et l’inimitable Tom Waits en chef de l’armée des coyotes. Enfin, Dario Marianelli, déjà compositeur des Boxtrolls et de Kubo, signe une partition ample et émouvante qui porte le film vers l’épopée. Et pour ceux qui en voudraient encore, un album de musiques inspirées du film, Wildwood Sessions, réunit plusieurs artistes indie, dont The Decemberists eux-mêmes.

Avec Wildwood, Laika signe probablement son film le plus ambitieux, et l’un de ses plus beaux. Un conte sombre et lumineux, d’une richesse visuelle sidérante, qui prouve que le stop-motion n’a rien perdu de sa magie face aux mastodontes du numérique. Un grand film d’animation, tout simplement, et peut-être le plus beau moment de cinéma de l’année.

CaptainSmoke lui attribue la note de :
9.5/10

En bref

Wildwood est une épopée fantastique somptueuse, qui marque le retour triomphal de Laika après sept ans d’absence. Porté par une Carey Mulligan bouleversante, une photographie magnifique de Caleb Deschanel et un savoir-faire artisanal à couper le souffle, le film de Travis Knight est un conte sombre et émouvant. Un classique instantané.

CaptainSmoke

Fondateur de DansTonCinéma.fr, cinéphile et sériephile, j'aime découvrir des perles inconnues dans le cinéma traditionnel comme dans l'animation.

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