
Si vous suivez le cinéma d’animation japonais au-delà des seules sorties estampillées Ghibli, le nom du Studio 4°C ne devrait pas vous être totalement étranger. Studio artisanal et exigeant fondée en 1986 par Koji Morimoto et Eiko Tanaka, on lui doit des œuvres aussi marquantes que Mind Game, Tekkonkinkreet, le segment « Beyond » d’Animatrix, Berserk : L’Âge d’or ou plus récemment Children of the Sea. Avec ChaO, premier long-métrage du vétéran Yasuhiro Aoki (passé par Tweeny Witches, Batman: Gotham Knight ou Kimagure Robot), le studio dévoile un projet pharaonique développé en secret pendant sept ans, fort de plus de 100 000 dessins entièrement réalisés à la main. Récompensé du Prix du Jury au Festival international du film d’animation d’Annecy en juin 2025, le film débarque enfin chez nous le mercredi 13 mai 2026 grâce à EuroZoom.

Dans un Shanghai du futur où humains et sirènes coexistent tant bien que mal, Stefan mène une vie tranquille d’employé de bureau dans une entreprise de construction navale. Son quotidien bascule le jour où il se voit demander en mariage par Chao, l’exubérante princesse du royaume sous-marin. Stefan n’a pas le temps de comprendre ce qui lui arrive qu’il se retrouve déjà à cohabiter avec cette sirène imprévisible, dont l’amour sincère et totalement débridé finit par fissurer ses défenses émotionnelles. Mais leur idylle improbable menace bien vite de déclencher une crise diplomatique entre les deux espèces…
Une des grandes forces du film tient à son ADN comique, étonnamment libre et déchaîné pour de l’animation japonaise contemporaine. En interview, Yasuhiro Aoki rappelle d’ailleurs que ChaO trouve sa véritable graine dans Kung Fu Love, un court-métrage qu’il avait réalisé en 2006 pour l’anthologie maison Amazing Nuts! — déjà au Studio 4°C, déjà dans un registre impressionniste, déjà peuplé de personnages aux silhouettes molles et désarticulées qui annoncent directement la patte du long-métrage. Situations burlesques frénétiques, courses poursuites loufoques, gags physiques millimétrés, montées en escalade absurdes : on est dans le registre de la comédie burlesque pleinement assumée, et le rythme effréné de l’ensemble emporte allègrement le spectateur. C’est rafraîchissant, sincèrement drôle, et ça change agréablement de la vague néo-Ghibli qui domine aujourd’hui l’animation japonaise grand public.
Là où le bât blesse un peu, en revanche, c’est du côté du récit. Aussi inventif soit-il dans sa forme, ChaO reste sur le fond une comédie romantique très balisée, dont le squelette ne réinvente pas grand-chose : la rencontre improbable, la cohabitation forcée, l’incompréhension culturelle, la prise de conscience amoureuse, puis la crise finale à dénouer. Yasuhiro Aoki connaît visiblement ses classiques, mais ne cherche jamais à les bousculer en profondeur, et certains spectateurs trouveront que le scénario tire un peu sur la corde sur sa durée (1h30 parfois étirée). Le sous-texte sur la coexistence entre communautés est lui aussi présent mais traité de façon assez sage, sans véritable aspérité politique. On aurait aimé que la folie visuelle déteigne davantage sur le récit.

ChaO est avant tout une expérience visuelle. Hirokazu Kojima (character designer et directeur de l’animation) et Hiroshi Takiguchi (à la direction artistique) livrent un travail proprement halluciné. Le Shanghai imaginé par le film est un foisonnement de gratte-ciels, de canaux, de ports industriels et de venelles néon, peuplé de personnages aux silhouettes volontairement disparates — humains lunaires, sirènes bigarrées, foule chaotique aux échelles et morphologies improbables. Sur le papier, ça ne devrait pas tenir debout ; à l’écran, ce joyeux bordel méticuleusement orchestré fait mouche du début à la fin. Le travail sur l’eau (sous toutes ses formes), sur les ombres souvent rehaussées d’un délicat liseré rose, et sur le mouvement perpétuel de cette ville en ébullition mérite à lui seul le détour en salle.
Reste qu’avec ChaO, le Studio 4°C signe l’une des plus belles propositions d’animation 2D de l’année, dans un paysage où l’artisanat dessiné à la main devient progressivement une espèce en voie de disparition. Un film visuellement éclatant, drôle, généreux, qui mérite très largement votre soutien en salle, même si on reste un peu sur sa faim côté écriture.
CaptainSmoke lui attribue la note de :
En bref
ChaO est une claque visuelle made in Studio 4°C, où l’animation traditionnelle et le burlesque frénétique se déploient dans un Shanghai futuriste foisonnant. Le récit reste plus convenu que la forme, mais le résultat demeure un petit miracle d’artisanat à découvrir absolument sur grand écran.
