
Si vous ne suivez pas de près la production espagnole, le nom de Los Javis ne vous dit peut-être pas grand-chose. Derrière ce surnom se cachent Javier Calvo et Javier Ambrossi, duo de créateurs adorés en Espagne, notamment pour la série La Mesías, l’un des grands chocs télévisuels de ces dernières années. Avec La Bola Negra, ils reviennent au long-métrage et ne font pas les choses à moitié : 15 millions d’euros de budget, Penélope Cruz et Glenn Close au casting, et un sujet qui touche au cœur de la mémoire espagnole, Federico García Lorca. Présenté en compétition à Cannes en mai dernier, le film y a reçu une ovation monstre puis le Prix de la mise en scène. Il a depuis raflé les prix du public à Toronto et à San Sebastián, et il représentera l’Espagne aux Oscars. Distribué chez nous par Le Pacte, il arrivera dans les salles françaises le 16 décembre. Autant dire qu’il débarque avec une réputation écrasante. On l’a découvert pour notre part au Festival Lumière 2026, présenté par les deux Javier.

Espagne, 1932, 1937, 2017. Trois hommes. Trois époques. Un même fil invisible de désir, de douleur et d’héritage. La Bola Negra traverse le temps pour révéler ce qui les unit.
Le point de départ du film est fascinant. La bola negra, c’est le titre d’une œuvre que Lorca n’a jamais terminée, et dont il ne reste que quatre pages. La « boule noire », c’est celle qu’on glissait dans l’urne pour refuser l’entrée d’un jeune homosexuel dans un cercle de la bonne société de Grenade. À partir de ce fragment, et de la pièce La piedra oscura d’Alberto Conejero, coscénariste du film, Los Javis imaginent un triptyque qui relie trois vies d’hommes gays à travers près d’un siècle d’histoire espagnole. Le volet de 1937 suit Sebastián et Rafael Rodríguez Rapún, figure bien réelle, dernier amour de Lorca, pris dans la tourmente de la guerre civile. Celui de 2017 suit Alberto, écrivain et dramaturge dans lequel Conejero a mis beaucoup de lui-même. Et le pari du film est de ne jamais séparer franchement ces récits : le montage passe d’une époque à l’autre sans prévenir, le son d’une scène déborde parfois sur la suivante, et les trois histoires finissent par se répondre comme des échos. Sur le papier, c’est casse-gueule. À l’écran, c’est souvent superbe, et le film parvient à rendre limpide une construction qui aurait pu virer au casse-tête. C’est aussi un très beau film sur la transmission, sur ce qu’on hérite de ceux qui ont souffert avant nous, sans jamais tomber dans le cours d’histoire. Le revers de cette ambition, c’est que les réalisateurs veulent tout dire, tout montrer, tout ressentir. Le mélodrame est assumé jusqu’au bout, et c’est souvent sa force, mais il bascule par moments dans l’excès, en particulier dans un dernier acte qui insiste un peu trop sur son message et frôle le surligné.

Côté mise en scène, le Prix Cannois n’a rien d’usurpé. Tourné en 35 mm par Gris Jordana, déjà à l’image sur La Mesías, le film donne à chaque époque une identité visuelle propre, des villages castillans écrasés de soleil aux ruelles de l’Albaicín à Grenade. Il y a dans certaines scènes de guerre un souffle digne des grandes fresques historiques d’autrefois, et Los Javis savent aussi filmer l’intime, les regards, les corps, avec une vraie délicatesse. Le problème, c’est la durée : 2h39, c’est long, et même si l’émotion finit presque toujours par emporter le morceau, on sent passer quelques tunnels, surtout au milieu. Vingt minutes de moins n’auraient rien enlevé à la puissance de l’ensemble, bien au contraire.
Le casting, lui, est une vraie réussite. Pour son tout premier rôle, le chanteur Guitarricadelafuente impressionne par sa présence et sa fragilité, et Miguel Bernardeau campe un Rapún aussi solaire que tragique. Carlos González, Milo Quifes, autre débutant, et Lola Dueñas complètent un ensemble très juste. Mais celle qui vole la vedette, c’est Penélope Cruz, en chanteuse de cuplé flamboyante, qui s’offre au moins une séquence d’anthologie face aux troupes. Glenn Close, plus discrète, apporte une belle dignité à son rôle. Mention spéciale enfin à la musique de Raül Refree, qui mêle compositions originales, flamenco, chansons d’époque et la très belle « La nieve », coécrite et interprétée par Guitarricadelafuente. La bande originale porte une bonne partie de l’émotion du film, et elle le fait sans jamais l’écraser.
La Bola Negra n’est pas un film parfait. Il est trop long, parfois trop appuyé, et sa générosité le pousse à quelques excès. Mais c’est un film qui ose le grand spectacle romanesque sur un sujet intime, avec un cœur énorme et une ambition formelle rare dans le cinéma européen actuel. On en ressort un peu épuisé, mais franchement remué.
CaptainSmoke lui attribue la note de :
En bref
La Bola Negra est une fresque imparfaite, mais d’une générosité et d’une intensité rare.
