[Critique Film] – Ad Astra

Ad Astra

En 2012, Felix Baumgartner saute de trente neuf mille kilomètres dans le but de dépasser la vitesse du mur du son. En 2019, Brad Pitt en chute libre, dont le parachute va jusqu’à porter les mêmes couleurs que celles de Baumgartner, ouvre deux heures d’un film de science-fiction réaliste qui ne cessera, du début à la fin, de mettre en avant la culture dont il est tiré, et de s’en émanciper. Mais pas que … A l’heure où l’humanité fait face à une crise écologique qui s’aggrave d’année en année Ad Astra pointe du doigt la responsabilité de l’humain dans cette catastrophe et réfléchit sur la manière d’assumer cette responsabilité. 

Attention, le texte que vous allez lire contient des spoilers. 

Tuer le père

Dans un film aussi riche, difficile de savoir par quoi commencer ; le plus évident, donc : plutôt que de choisir une science-fiction futuriste, James Gray met en scène une imagerie ancrée dans l’imaginaire collectif. On préférera dans Ad Astra rappeler le décollage d’Apollo plutôt que de fantasmer une technologie avancée, et pour cause : à quoi a mené tout cela ? 

Dans Ad Astra, Roy (Brad Pitt), est astronaute, fils du premier homme à arriver jusqu’à Neptune. En apprenant que son père (Tommy Lee Jones) est peut-être toujours en vie, Roy doit renoncer au deuil qu’il avait fait, et se mettre en quête, pour le compte de la société qui semble avoir le monopole du voyage spatial aux Etats Unis, d’un homme qu’il a perdu à l’âge de seize ans. 

Ad Astra

Brad Pitt

Comme dans Mad Max Fury Road – que le film cite explicitement dans une séquence de haute volée sur la lune – le chemin au moins aussi important que le but. Ici, il est l’occasion pour Roy de se confronter à sa propre solitude et à ses sentiments. En tout point, le personnage principal du film est d’un professionnalisme qui force l’admiration autour de lui : toujours calme, toujours sous contrôle, absorbé dans son travail au point d’en avoir perdu sa femme. Le capitalisme isole : Roy, sous ses airs d’employé parfait, n’a plus aucun lien avec ses émotions ou avec les autres. James Gray a d’ailleurs évoqué dans son interview pour le podcast The Big Picture que Roy était un de ses personnages qui lui était le plus proche, le réalisateur ayant lui-même connu une phase de dépression et de solitude profondes. Son cheminement, semé s’embûches, sera aussi le moyen de renouer avec sa propre humanité, comme une renaissance qui passe par la douleur. 

Roy a également peur de ce qu’il est : un homme en colère. Là, le choix de Brad Pitt pour incarner un personnage avec une évolution aussi radicale est particulièrement pertinent : un acteur connu mondialement, symbole de succès, joue un personnage qui ne sait plus rien ressentir et qui, dans la solitude, est montré à son plus vulnérable. A une heure où sont mis en avant les dangers de la masculinité toxique, une masculinité dans laquelle les hommes ne semblent plus rien ressentir d’autre que la colère et sont dominés par elle, Roy explicite cette colère, assume sa présence, mais refuse d’agir en fonction d’elle. 

Le fait reste, cependant, que Roy évolue dans une société capitaliste qui a dévoré jusqu’à la lune, jusqu’à Mars : se pose donc la question de son héritage. Roy est astronaute après son père, qui est parti explorer l’espace en quête d’une autre forme de vie intelligente. Cette mission est convenue dans la science-fiction, mais ici, elle permet d’évoquer la fuite en avant très présente dans notre société : le monde se meurt, allons chercher ailleurs un endroit viable. Son père, d’ailleurs, estime que sa vie sur Terre n’est pas importante : seul compte l’inconnu, la possibilité d’un meilleur trouvé ailleurs. 

Ad Astra

Tommy Lee Jones

A partir de ce constatt, Roy ne peut faire qu’une chose : tuer le père. Lui-même a choisi, jusqu’à présent, l’espace comme moyen d’évasion, comme moyen d’échapper à la réalité ; son voyage l’amènera à faire face à lui même et à la vacuité d’une telle échappatoire. 

L’héritage de la science-fiction

En filigrane de l’histoire de Roy et de son héritage se pose la question de l’héritage de la science-fiction : qu’est devenue la science-fiction, maintenant qu’Amazon produit des séries comme The Man in the High Castle (notion qui ferait se retourner Philip K Dick dans sa tombe) ou couvre les métros parisiens d’affiches immenses pour la promotion de The Boys ? Qu’est devenue la science-fiction si le marketing a pris le pas sur le propos politique ? A l’arrivée de Roy sur la lune, des enfants se prennent en photo avec des faux aliens, des produits dérivés sont en vente un peu partout (ce passage n’est pas sans rappeler Shangri-la de Mathieu Bablet, très belle BD de science-fiction). 

Dans son dernier quart, Ad Astra prend un envol de conte initiatique qui n’est pas sans rappeler Gravity  : l’image centrale du film sera pour moi la main tendue de l’homme qui aide Roy à sortir de sa capsule à la fin de son périple. Peu importe qu’il ne soit pas réaliste de pouvoir tendre la main ou se lever après un voyage de cette ampleur : le film nous rappelle, à ce moment-là, que la science-fiction, c’est aussi l’optimisme et la paix, l’honnêteté envers soi-même, qui mènent à un état de grâce comme on peut le ressentir à la fin de Ad Astra. 

Ad Astra

Brad Pitt

Et c’est là, justement, que le film se démarque : il ne nie pas son héritage complètement, mais pose plutôt une question essentielle : qu’en faire maintenant ? Que faire de la science-fiction maintenant ? Que faire du monde, maintenant ? La réponse est écrite en vingt-quatre images par seconde : créer des ponts (pour citer Sense8). Renouer du lien, aller chercher le vrai, l’humain, et plus important encore, les émotions enfouies au plus profond de nous. 

Roy tue le père, oui : il le tue quand il lui dit que sa mission n’a pas échouée parce qu’elle a prouvé que nous étions seuls. Etre seul veut aussi dire être responsable de ses actes et de son histoire, sans possibilité d’échappatoire.

Mais tuer le père n’est pas tout à fait le propos du film. Ce qui compte, c’est de réinventer son héritage. Et c’est ce qu’Ad Astra fait, avec deux heures d’un humanisme qui m’ont laissée le souffle coupée et, pour une fois, optimiste. Parce que le salut réside dans la connexion avec l’humain et avec la prise de responsabilité de nos actes, et de notre héritage. 

SophieM lui attribue la note de :
9/10

En bref

Film d’une richesse incroyable Ad Astra interroge notre rapport aux autres, à notre héritage et à nous-même.

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SophieM

24 ans. Féministe queer, libraire de métier et cinéphile de formation. Autrice en devenir. Je vis pour le fromage.

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