[Critique Film] – Des filles pour l’armée

Affiche Des filles pour l'armée (Le Soldatesse) pour la ressortie en salles du 20/07/2022

Des filles pour l’armée

Les films de guerre, il y en a des tas. Des excellents, des choquants, des moyens, des patriotiques, des nuls, des nanars, des énervants… Peu importe leurs qualités, la grande majorité des œuvres du genre se concentre sur le front et sur la vie des soldats entre et pendant des batailles ou des manœuvres militaires, le tout dans un environnement essentiellement masculin. Il est donc toujours intéressant de jeter un coup d’œil à un film qui sort du lot, d’autant plus quand il inverse ces deux caractéristiques ; c’est le cas de Le Soldatesse en VO, nommé Des filles pour l’armée en VF, qui ressort au cinéma ce mercredi 20 juillet.

Si l’invasion italienne – puis allemande – de la Grèce entre octobre 1940 et avril 1941 n’est pas forcément l’épisode le plus connu de la Seconde Guerre Mondiale en France, Des filles pour l’armée se charge d’offrir un petit cours d’Histoire le temps de quelques cartons en début de film pour que tout le monde ait les clés nécessaires pour saisir le contexte local. Alors que l’occupation menée par les deux armées tourne au bras de fer avec une Résistance locale très pugnace (menée par la Ligue Nationale Démocratique Grecque nationaliste et par le Front de Libération National communiste), le lieutenant Martino (Tomás Milián) est chargé de conduire un convoi de douze prostituées, recrutées à Athènes, vers certaines casernes à l’arrière du front pour égayer le quotidien des troupes fascistes.

Si il y a un adjectif qui pourrait définir Des filles pour l’armée, ce serait le désespoir. Désespoir de ces femmes, plus ou moins jeunes, qui doivent, pour survivre, s’offrir aux occupants de tous bords, faisant ainsi face aux attaques des résistants. Désespoir du lieutenant, totalement désabusé et de plus en plus écoeuré par cette occupation qui n’amène que la désolation partout où elle est implantée et par cette mission qui lui semble totalement absurde par rapport au conflit en cours. Désespoir enfin de ce territoire, en train de mourir de faim – sur le dixième de la population morte durant les trois années d’occupation, la moitié (environ 220 000 personnes) moururent par ce biais – ou par les balles ennemies. Même si le ton peut sembler léger par moment – quelques situations comiques impliquant le Sergent Castognoli et le Major Alessi égayent la première partie du film – et que le premier tiers sert à présenter les personnages féminins et à présenter la dynamique du groupe, le tout tourne au drame dès le passage de la caravane dans un village où la guerre se révèle brutalement aux protagonistes et aux spectateurs. La suite sera dans cette lignée, une fuite en avant macabre où les personnages perdent peu à peu pied au détour des rencontres faites par le convoi.

La période fasciste reste en Italie un sujet parfois compliqué à traiter – on pourrait en dire autant en France – mais Valerio Zurlini ne se défile pas. Il lâche ses personnages en pleine folie et les filme se débattre avec leurs contradictions, leurs pulsions, leurs idées et leurs peurs. Le duel entre le Major et le Lieutenant est un bon exemple de cela : fasciste convaincu (il fait parti des Chemises Noires), le premier est tourné en dérision par son patriotisme exalté qui se perd dans sa lâcheté et son impuissance à agir comme bon lui semble dans un pays qui ne veut pas de lui ; le second, désabusé, remplit sa mission avec pragmatisme, obéissant malgré ses doutes aux ordres de ses supérieurs, sans avoir le courage de s’y opposer. Deux êtres faibles à leur manière, mis face à leurs contradictions au fil des péripéties du film.

Plan sur quatre prostituées dans un camion de l'armée italienne lors d'un contrôle à un chekpoint allemand en Grèce

En face, Zurlini prend le temps de présenter ces femmes, condamnées à se vendre dans ce contexte. Il leur donne une voix, des histoires personnelles, des rêves mais n’occulte pas la peur concrète de la faim – comme le raconte Elenitza à Martino un soir de pause – et les doutes quant à l’avenir. En prenant son temps pour les faire parler, le spectateur apprend à toutes les connaître une à une et à s’y attacher. Et quand arrive la Mort, c’est vers elles que se porte notre compassion et notre empathie. 

Honnêtement, Des filles pour l’armée n’est pas le meilleur film de guerre, mais il est de bonne facture. La mise en scène est peut-être trop sommaire et peine parfois à retranscrire l’angoisse des combats qui entoure ce convoi et la distribution est aussi trop hétérogène pour rendre chaque personnage aussi intéressant les un(e)s que les autres (sans doute due à la coproduction franco-italo-germano-yougoslave qui oblige à sélectionner des acteurs et actrices locales), même si les performances de Marie Laforêt, d’Anna Karina et de Tomás Milián parviennent à effacer certaines prestations plus faibles. Mais le sujet en tant que tel et son parti-pris jusqu’au boutiste le rendent prenant et sympathique. Clairement une petite pépite à voir dans un salle de cinéma fraîche, si tant est que le sujet vous parle.

PFloyd lui attribue la note de :
7/10

En bref

Des filles pour l’armée est un film de guerre original qui mérite clairement que l’on se déplace pour le voir lors de sa ressortie en salle. Au vu du temps actuel, cela vous permettra de vous refroidir pendant deux bonnes heures avec qualité.

PFloyd

Stanley Kubrick, Akira Kurosawa et David Simon sont mes Dieux, mais je prends toujours du plaisir à voir un film ou une série, à condition que ce soit bien et bon. Sinon, gare au retour de bâton.

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