[Critique Film] – Deux Sous d’Espoir

En 1952, le Festival de Cannes récompensa d’un Grand Prix (l’ancienne Palme d’Or) Othello d’Orson Welles. Une adaptation de Shakespeare qui aura survécu à une production rocambolesque de trois années, Welles devant même lutter pour sa participation au Festival (à cause de conflits avec ses producteurs italiens) mais qui, à l’image des autres œuvres de son réalisateur, est reconnu comme un film majeur de son époque. Seulement, Othello a partagé son Grand Prix ex-æquo cette année-là avec un film bien moins connu : Deux sous d’espoir de Renato Castellani (Due soldi di speranza en italien). Que vaut-il ?

Un film qui, autant l’avouer tout de suite, vaut largement le détour et mérite amplement d’être redécouvert en France (la ressortie du film en salles le 30 mars aidera peut-être à cela). Pas forcément pour l’enchaînement de ses péripéties ou sa réalisation – on y reviendra – mais pour son étonnant parti-pris et son décor. Antonio rentre du service militaire à Cusano, son village en Compagnie. Au chômage, sans le sou et tête à claque, piégé dans un village pauvre et sans perspectives d’avenir, il tente de trouver une stabilité et un emploi décent tout en tournant autour de Carmela, la fille de l’artificier du village qui fait office de souffre-douleur de la communauté et de son père. Avec un tel scénario, au vu de la production italienne de l’époque, on aurait pu s’attendre à un film néoréaliste tourné vers le drame. Or Renato Castellani, le réalisateur, choisit d’en faire une comédie pour raconter son histoire. Et cela change beaucoup de choses.

Le genre permet d’apprécier l’aspect grande gueule d’Antonio beaucoup plus facilement que dans un drame où son caractère aurait soit agacé, soit été policé. La personnalité de Vincenzo Musolino a sans doute orienté Castellani vers la commedia dell’arte, tant ce dernier se sert de son acteur pour donner de la vie à son film : il est de tous les plans ou presque, toujours le verbe et le menton haut, chemise ouverte et pectoraux bombés, pour s’embrouiller avec la moitié du village, courir partout à Naples pour gagner sa pitance en transportant des bobines de films et en donnant son sang (de « villageois vigoureux ») ou encore ferrailler avec sa mère qui se demande encore ce qu’elle pourrait faire de cet enfant insolent. Dans sa trainée, le reste des acteurs et actrices suit le mouvement et donnent à Deux sous d’espoir une allure de film choral où le village de Cusano apparait plus vrai que nature.

 

La réussite est d’autant plus remarquable que les acteurs et actrices du film sont quasiment tous amateurs et jouent presque leurs propres rôles à l’écran. Loin d’être misérabiliste, l’apport de la comédie permet ici à Castellani de dépeindre cette pauvreté qui crève l’écran sans avoir besoin de la surligner. Elle est un personnage à part entière, des murs sales des maisons à la difficulté de chacun et chacune à trouver un travail leur permettant de se nourrir a minima. Sans être forcément un connaisseur du Mezzogiorno et de ses problèmes chroniques, le film ne peut que toucher le spectateur sur cet aspect. Idem dans sa représentation de cette société particulière, entre coutumes et religion, qui étouffe ses protagonistes. Deux sous d’espoir montre les choses comme elles sont, sans fard mais avec tact.

Il est presque dommage de trouver le cœur du film, la comédie, être son point faible. Car malgré ses personnages hauts en couleur et certaines situations drôles – située dans la seconde partie du film -, Deux sous d’espoir ne déclenche jamais l’hilarité et rarement des rires francs. Ses scénettes rapides cassent souvent des situations qui pourraient être drôles et il manque quelques acteurs et actrices au niveau de l’enthousiasme de Musolino, avec un sens de la réplique plus aiguisé, pour amener le film dans la catégorie des grandes comédies. C’est ce qui le différencie des films d’un Monicelli, purs moments de n’importe quoi que seule l’Italie peut produire. Peut-être lui manque t-il également un poil de sarcasme et d’ironie devant certaines situations absurdes vécues par les personnages que l’on peut retrouver dans les comédies de Dino Risi – comme Les Monstres ou sa suite. Mais il en est également leur parent, Castellani étant, sans être néoréaliste, le premier à utiliser la comédie comme révélateur de la faillite de l’Etat italien dans une partie de son territoire ; thème que reprendra par exemple l’excellentissime Le Pigeon.

Malgré ses défauts, Deux sous d’espoir reste une Palme d’Or de grande qualité, de par son ambiance particulière et sa simplicité. Petit tour de force, il rend honneur à ses personnages/habitants et est à leur image : entier. Tout simplement.

PFloyd lui attribue la note de :
7/10

En bref

Deux sous d’espoir n’est pas la meilleure Palme d’Or de l’Histoire du Festival de Cannes, mais sa ressortie en salles permettra aux plus curieux de découvrir un film inégal mais charmant et intéressant qui offre un petit souffle d’Italie du Sud le temps de son visionnage.

PFloyd

Stanley Kubrick, Akira Kurosawa et David Simon sont mes Dieux, mais je prends toujours du plaisir à voir un film ou une série, à condition que ce soit bien et bon. Sinon, gare au retour de bâton.

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