
Guillaume Canet et le thriller, c’est une vieille histoire. En 2006, Ne le dis à personne lui valait le César du meilleur réalisateur et prouvait qu’on pouvait faire en France du suspense à l’américaine sans rougir de la comparaison. Vingt ans plus tard, et après le naufrage d’Astérix et Obélix : L’Empire du Milieu, le cinéaste revient à ses premières amours avec Karma, présenté hors compétition au dernier Festival de Cannes. Un neuvième long-métrage écrit avec Simon Jacquet, pensé dès le départ comme un grand rôle pour Marion Cotillard, et qui débarque dans nos salles ce mercredi 21 octobre, distribué par Pathé. L’équipe du film est aussi passée par le Festival Lumière pour présenter le projet. Sur le papier, tout était réuni pour un retour en grâce. À l’arrivée, c’est plus compliqué.

Dans un village au nord de l’Espagne, Jeanne tente de reconstruire sa vie avec Daniel, qui ne connaît rien de son passé trouble. Un jour, Mateo, le filleul de Jeanne âgé de six ans, disparaît mystérieusement… Afin d’échapper à la police qui la soupçonne rapidement, Jeanne se réfugie en France dans la communauté où elle est née et qu’elle a fuie quelques années auparavant. Daniel ne croit pas à la culpabilité de la femme qu’il aime et va tout faire pour la retrouver avant la police.
Le film démarre plutôt bien. Toute la première partie, en Espagne, installe un vrai trouble : Jeanne est attachante mais instable, on sent qu’elle cache quelque chose, et Canet joue habilement avec nos soupçons en laissant planer le doute sur sa responsabilité dans la disparition de l’enfant. C’est du thriller familial efficace, où le danger vient des proches, et on se laisse prendre au jeu. Le problème, c’est qu’à partir du moment où Jeanne pose le pied dans la communauté, le film change de nature et perd une bonne partie de son mystère. On comprend très vite ce qui se joue dans cette secte, qui dirige quoi et qui a fait quoi, et Canet passe alors beaucoup de temps à nous montrer ce qu’on a déjà compris. Les scènes d’emprise s’enchaînent, plus dures les unes que les autres, mais finissent par tourner en rond. Le récit est tenu par une noirceur de chaque instant qui écrase un peu tout, et l’enquête menée en parallèle par Daniel peine à relancer la machine. Quand le thriller pur reprend enfin ses droits dans le dernier tiers, c’est efficace, mais il aura fallu être patient. Le sujet des dérives sectaires est fort et traité sans complaisance, mais il méritait une écriture moins répétitive.

Côté mise en scène, Canet a soigné l’emballage. La photographie du Belge Benoît Debie, fidèle de Gaspar Noé, alterne la lumière douce de l’Espagne et l’atmosphère étouffante, presque grise, de la communauté. Sa caméra adore le visage de Marion Cotillard, et c’est souvent dans ces plans serrés que le film trouve ses meilleurs moments. La partition de Yodelice, oppressante à souhait, accompagne bien cette descente aux enfers. Le vrai souci, encore une fois, c’est la durée : 2h29, c’est beaucoup trop pour une histoire qui aurait gagné à être resserrée autour de son suspense. On a souvent la sensation d’assister à un drame pesant plutôt qu’à un thriller nerveux, et ce n’est pas tout à fait ce qu’on était venu chercher.
Heureusement, les acteurs tiennent la baraque. Marion Cotillard livre une composition intense, à fleur de peau, toujours sur le fil entre fragilité et rage. Elle est de toutes les scènes et porte littéralement le film. Face à elle, Denis Ménochet est glaçant en gourou patriarcal, dans ce registre menaçant qu’il maîtrise parfaitement depuis Inglourious Basterds et Jusqu’à la garde. Sa seule présence suffit à faire monter la tension. Leonardo Sbaraglia, vu chez Almodóvar dans Douleur et Gloire, apporte une belle sincérité à Daniel, même si son personnage est un peu sacrifié par l’écriture. Et on est toujours ravi de croiser Luis Zahera, l’inoubliable voisin d’As Bestas.
Karma est un film sombre, sincère et bien interprété, qui s’attaque à un sujet difficile sans détourner le regard. Mais à force de vouloir appuyer sur la noirceur, Canet en oublie le rythme, et son thriller s’enlise dans un drame trop long et trop répétitif. Un retour honorable au genre, mais on reste encore loin de Ne le dis à personne.
CaptainSmoke lui attribue la note de :
En bref
Karma marque le retour de Guillaume Canet au thriller avec une plongée éprouvante dans l’univers des sectes. Porté par une Marion Cotillard habitée et un Denis Ménochet glaçant, le film souffre d’une durée excessive et d’un scénario qui dévoile ses cartes trop tôt. Honorable, mais trop long et trop pesant pour vraiment captiver.
