
Andreï Zviaguintsev, c’est un peu le cinéaste qu’on n’ose pas critiquer à voix haute dans les couloirs des festivals. Le Retour, Elena, Léviathan, Faute d’amour : quatre films, quatre claques, et une réputation de grand moraliste de la Russie contemporaine qui le précède partout. Exilé en France depuis 2022, revenu de très loin après une longue bataille contre le Covid, le cinéaste signe avec Minotaure son premier long-métrage depuis près de dix ans. Le film arrive précédé d’un Grand Prix à Cannes, d’un prix au Festival de Sydney, et il a même été choisi pour représenter la France aux Oscars 2027. Il débarque dans nos salles ce mercredi 14 octobre, distribué par Les Films du Losange et autant dire que l’attente était immense. Et c’est peut-être bien là le problème.

Russie, 2022. Gleb, chef d’entreprise prospère, vit avec sa femme Galina et leur fils dans une ville de province. Il se retrouve confronté à des problèmes professionnels croissants, dans un monde de plus en plus instable. L’effondrement d’une vie soigneusement construite bascule rapidement dans la violence.
Ce que le synopsis officiel ne dit pas, c’est que Minotaure est un remake. Zviaguintsev et son coscénariste Simon Liachenko transposent ici La Femme infidèle de Claude Chabrol, sorti en 1969 : un mari bourgeois découvre que sa femme le trompe, et la façade parfaitement ordonnée de sa vie commence à se fissurer. Le squelette est le même. Zviaguintsev l’a simplement déplacé dans une Russie provinciale de 2022, avec la guerre en Ukraine en toile de fond.
C’est d’ailleurs cette toile de fond qui est censée être la grande nouveauté de cette relecture. On comprend l’intention : faire du drame bourgeois de Gleb le reflet d’une élite russe qui détourne les yeux pendant que le pays bascule. Sur le papier, c’est fort. À l’écran, c’est surtout du bruit de fond. Le conflit plane, se rappelle à nous par touches, mais n’irrigue jamais vraiment le récit. Retirez le et l’histoire tient debout exactement de la même manière. Pour un contexte qui est censé justifier l’existence même de ce remake, c’est un peu léger. Et sans cette nouvelle couche de sens, il ne reste qu’un drame conjugal déjà raconté et mieux ficelé, il y a plus de cinquante ans.

Côté mise en scène, on retrouve la patte de Mikhaïl Kritchman, chef opérateur fidèle du cinéaste depuis ses débuts : cadres glacés, intérieurs cossus et vides, une Russie de béton et de silence qu’on reconnaît au premier plan. Le problème, c’est que tout ça dure 2h20. Et 2h20 pour raconter une histoire que Chabrol bouclait en à peine plus d’une heure et demie, ça laisse beaucoup de temps pour regarder sa montre. Zviaguintsev a toujours aimé les plans qui s’étirent, c’est sa signature, mais ici la lenteur ne crée plus la tension : elle la dilue. Les scènes s’allongent bien au-delà de ce qu’elles ont à dire, les silences pèsent sans rien ajouter, et on attend la prochaine bascule du récit en sirotant poliment les transitions. Un thriller conjugal qui te fait attendre, c’est un thriller qui a perdu sa principale arme. Avec quarante bonnes minutes de moins, il y avait là un film tendu et impactant. En l’état, il ressemble surtout à un exercice de style vain.
Heureusement, il reste les comédiens. Dmitri Mazourov campe un Gleb tout en retenue, un homme de pouvoir dont le contrôle se craquelle par micro-fissures plutôt que par grandes explosions. Face à lui, Iris Lebedeva compose une Galina opaque, insaisissable, dont on ne sait jamais vraiment ce qu’elle pense ni ce qu’elle cherche. Le duo est solide, crédible, et porte le film à bout de bras. Mention aussi à la musique d’Evgueni et Sacha Galperine, primée à Cannes, qui installe une tension sourde assez réussie, même si elle ne suffit pas à compenser les longueurs.
Je sors donc de Minotaure avec un sentiment mitigé. Il y a un vrai savoir-faire, deux comédiens qui méritent d’être découverts, et quelques plans qui restent en tête. Mais le film confond trop souvent gravité et longueur, et son ambition politique reste en surface. Grand Prix à Cannes, sélection pour les Oscars, critique internationale aux anges : j’ai bien conscience de nager à contre-courant. Mais je ne vais pas faire semblant de ne pas avoir trouvé le temps long.
CaptainSmoke lui attribue la note de :
En bref
Minotaure est un remake de La Femme infidèle porté par de très bons comédiens et une mise en scène soignée, mais plombé par un rythme bien trop lent et une durée injustifiée.
