
Il y a des films maudits, et puis il y a Les Diables. Sorti en 1971, classé X, charcuté par la censure britannique, amputé encore davantage aux États-Unis, puis enterré pendant des décennies par sa propre maison de production, le film de Ken Russell a longtemps eu un statut de Saint Graal pour cinéphiles : tout le monde en parlait, très peu l’avaient vu dans de bonnes conditions, et personne ne l’avait vu tel que son réalisateur l’avait imaginé. Cinquante-cinq ans plus tard, miracle : Warner Bros. inaugure son nouveau label patrimonial Clockwork avec une restauration 4K réalisée à partir du négatif caméra original, montée selon la version que Russell avait lui-même reconstituée en 2004. Présentée en grande pompe à Cannes Classics en mai dernier, en présence de Mark Kermode, biographe du cinéaste, et de sa veuve Elisabeth Russell, cette version enfin complète débarque sur nos écrans en sortie limitée. Autant le dire tout de suite : l’attente en valait la peine, et la salle était complète au Festival Lumière 2026.

France, XVIIe siècle. À Loudun, le père Urbain Grandier, prêtre charismatique et libertin, protège sa ville contre les ambitions du cardinal de Richelieu, qui veut abattre ses fortifications. Mais Sœur Jeanne des Anges, abbesse bossue et obsédée par Grandier, va déclencher sans le vouloir une vague d’accusations de possession démoniaque parmi les religieuses de son couvent. Le prêtre devient alors la cible idéale.
Ce qui frappe d’abord, en redécouvrant Les Diables aujourd’hui, c’est à quel point le film n’a rien d’une provocation gratuite. Adapté du livre d’Aldous Huxley Les Diables de Loudun et de la pièce qu’en avait tirée John Whiting, le scénario de Russell raconte une affaire historique bien réelle, et la raconte avec une lucidité redoutable. Sous le vernis du scandale, c’est un film profondément politique : l’histoire d’un homme broyé non pas par le diable, mais par une alliance de l’Église et de l’État qui fabrique une hystérie collective pour se débarrasser d’un opposant gênant. Grandier n’est pas un saint, loin de là, et c’est justement ce qui rend le récit passionnant. Russell refuse de le transformer en martyr immaculé : c’est un séducteur vaniteux, arrogant, qui découvre la foi et la dignité au moment précis où on cherche à les lui arracher. En face, Sœur Jeanne n’est pas une simple méchante, mais une femme rongée par la frustration et l’isolement, dont la folie devient l’instrument des puissants. Procès truqué, exorcismes transformés en spectacle public, foule avide de sensations fortes : on pourrait remplacer les soutanes par des costumes-cravates que le propos tiendrait toujours debout. Les quelques minutes réintégrées dans ce montage, dont la fameuse séquence longtemps coupée qui avait valu au film sa réputation de blasphème absolu, ne relèvent pas du simple bonus pour collectionneurs : elles renforcent cette charge contre une institution religieuse pourrie jusqu’à l’os. Seul petit bémol, le dernier tiers, qui enchaîne les scènes d’hystérie collective avec une telle insistance qu’il finit par épuiser un peu le spectateur. Mais c’est sans doute aussi l’effet recherché.

Côté mise en scène, c’est un choc visuel, et la restauration lui rend enfin justice. Le premier coup de génie du film, ce sont les décors de Derek Jarman, futur cinéaste culte, qui imagine une Loudun d’un blanc clinique, faite de murs carrelés et de géométries presque futuristes, à des années-lumière de la reconstitution historique poussiéreuse. Le résultat est aussi beau que dérangeant, et la 4K fait ressortir chaque détail de cette architecture étouffante. La photographie de David Watkin et les costumes de Shirley Russell complètent un ensemble d’une cohérence folle. Russell, lui, filme tout ça comme un opéra baroque sous acide, alternant visions fiévreuses, plans d’une beauté picturale et séquences d’une violence frontale qui n’ont rien perdu de leur pouvoir de choc. Les scènes de torture et d’exorcisme restent franchement éprouvantes, même pour un public de 2026 qui pensait avoir tout vu.
Et puis il y a les acteurs. Oliver Reed trouve sans doute ici le plus grand rôle de sa carrière : massif, charismatique, insolent puis bouleversant, il fait de Grandier un personnage complexe qu’on finit par suivre jusqu’au bout avec le cœur serré. Face à lui, Vanessa Redgrave livre une composition sidérante en Sœur Jeanne, recroquevillée sur sa bosse et sur ses obsessions, glissant de la piété à la démence avec une intensité qui met mal à l’aise. Le reste de la distribution, de Gemma Jones à Dudley Sutton en passant par Michael Gothard en exorciste halluciné, est au diapason. Mention spéciale enfin à la partition de Peter Maxwell Davies, stridente, dissonante, presque agressive, qui accompagne parfaitement la descente aux enfers du récit. Le son, remasterisé à partir des éléments d’origine, lui redonne d’ailleurs toute sa puissance.
Les Diables n’est pas un film aimable. Il est excessif, épuisant par moments, et il ne cherche jamais à plaire. Mais c’est aussi un chef-d’œuvre de colère, d’une modernité troublante, qui a payé très cher son audace. Le voir enfin dans la version voulue par Ken Russell, sur grand écran et dans une copie de cette qualité, relève de l’événement. Si vous ne l’avez jamais vu, c’est le moment. Si vous l’avez vu dans une vieille copie tronquée et défraichie, c’est encore plus le moment.
CaptainSmoke lui attribue la note de :
En bref
Les Diables revient enfin dans la version voulue par Ken Russell, et c’est un choc. Porté par un Oliver Reed impérial, une Vanessa Redgrave sidérante et les décors visionnaires de Derek Jarman, ce brûlot contre l’alliance du pouvoir et de la religion n’a rien perdu de sa puissance. Excessif et éprouvant, mais indispensable.
