[Critique Film] – Ray Gunn

Ray Gunn

Il y a des projets qui finissent par devenir des légendes à force de ne jamais voir le jour. Ray Gunn en faisait partie. Brad Bird, le génie derrière Le Géant de fer, Les Indestructibles et Ratatouille, traîne cette idée depuis le milieu des années 1990, avant même d’avoir réalisé son premier long-métrage. Trente ans d’enfer du développement, un passage chez Apple qui finit par lâcher l’affaire en 2024 en jugeant le film trop cher, puis un sauvetage par Netflix, qui met plus de 150 millions de dollars sur la table. Bird a même renoncé à réaliser Les Indestructibles 3 pour s’y consacrer. Présenté en avant-première mondiale au Festival de Londres le 10 octobre, et chez nous au Festival Lumière le 14, le film sera visible pour tous en France sur Netflix à partir du 18 décembre, sans passer par les salles obscures. Alors, ce fameux rêve de trente ans, il valait l’attente ? Globalement oui, mais pas tout à fait pour les raisons qu’on espérait.

Ray Gunn

Dans Metropia, ville gigantesque d’un futur alternatif tel qu’on l’imaginait en 1939, humains et extraterrestres cohabitent. Raymond Gunn, le dernier détective privé humain de la ville, se retrouve mêlé à une affaire où se croisent aliens, meurtres et une star multimédia nommée Venus Nova.

Bird avait pitché son film comme Le Faucon maltais croisé avec Buck Rogers, et c’est exactement ce qu’on obtient. Coécrit avec Matthew Robbins, le scénario reprend tous les codes du film noir des années 1940 : le privé fauché mais intègre, la vedette en danger qui joue les femmes fatales, les mafieux, les flics pas très nets, et une enquête qui s’épaissit à chaque rebondissement. Le duo que forme Ray avec Eyera, son associé extraterrestre borgne et désabusé, n’invente rien, on a vu cette dynamique cent fois chez Bogart, mais elle fonctionne parfaitement et apporte un vrai ancrage à cet univers délirant. Et sous le vernis rétro, Bird a des choses à dire : sur la peur de l’autre, sur la façon dont on dévore les célébrités, et même sur les créations artistiques générées par des machines. Un sujet qui tombe à pic. Le revers de la médaille, c’est que l’intrigue est un peu trop chargée pour son propre bien. Bird empile les fausses pistes, les suspects et les sous-intrigues, au point que le récit manque par moments de s’effondrer sous son propre poids. Tout finit par se recouper, et plutôt habilement, mais on perd un peu en chemin ce qui faisait la force de ses meilleurs films : l’émotion. Il manque à Ray Gunn cette petite étincelle qui nous laissait en larmes devant Le Géant de fer.

Ray Gunn

Côté animation, en revanche, c’est un festival. Produit par Skydance Animation, le film offre un univers d’une richesse folle, entre gratte-ciel Art déco à perte de vue, voitures volantes et extraterrestres aux designs tous plus inventifs les uns que les autres. Chaque plan déborde de détails, et on se surprend à vouloir mettre sur pause pour explorer les décors. Bird n’a rien perdu de son sens de l’action : les séquences de poursuites et de bagarres sont lisibles, rythmées, d’une inventivité constante, et rappellent qu’il a aussi signé l’un des meilleurs Mission : Impossible. Petit regret tout de même : on aurait rêvé de voir ce projet en animation 2D traditionnelle, comme Bird l’avait longtemps imaginé, et non dans une 3D qui, aussi soignée soit-elle, lisse parfois un peu l’ensemble.

Le casting vocal est au diapason. Sam Rockwell prête à Ray une voix lasse et chaleureuse, parfaite pour ce héros cabossé. Scarlett Johansson s’amuse visiblement en Venus Nova et compose un personnage plus complexe qu’il n’y paraît. Mais celui qui vole la vedette, c’est Tom Waits : sa voix rocailleuse donne à Eyera une lassitude irrésistible, et chacune de ses répliques fait mouche. Alan Tudyk, Bobby Cannavale, Matt Berry et Michelle Rodriguez complètent une galerie de seconds rôles savoureuse. Et au rayon musique, Bird a sorti l’artillerie lourde : Michael Giacchino, son complice des Indestructibles et de Ratatouille, signe une partition jazzy et rétro qui colle parfaitement au film, tandis que le légendaire Ben Burtt, l’homme derrière les sons de Star Wars et de WALL-E, s’occupe du design sonore. Rien que ça.

Ray Gunn n’est sans doute pas le chef-d’œuvre absolu qu’on fantasmait depuis trente ans. Il est un peu trop brouillon et un peu moins émouvant que les grands classiques de son auteur. Mais c’est un film d’animation ambitieux, généreux, pensé aussi pour les adultes, avec un univers comme on en voit trop rarement. Et rien que pour ça, on est très heureux que Brad Bird ait enfin pu le faire exister.

CaptainSmoke lui attribue la note de :
7.5/10

En bref

Ray Gunn est un polar SF rétrofuturiste visuellement époustouflant, dont on aurait aimé voir la sortie en salles de cinéma.

CaptainSmoke

Fondateur de DansTonCinéma.fr, cinéphile et sériephile, j'aime découvrir des perles inconnues dans le cinéma traditionnel comme dans l'animation.

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