
Soyons honnêtes deux secondes : un film de kung-fu tourné à Rome, avec des raviolis vapeur d’un côté et des rigatoni all’amatriciana de l’autre, ça sent le concept de fin de soirée griffonné sur une nappe en papier. Sauf que le type qui tient le stylo s’appelle Gabriele Mainetti, et que ça change à peu près tout. Après On l’appelle Jeeg Robot et Freaks Out, le réalisateur romain continue de tordre le cinéma de genre à la sauce italienne avec La Cité Interdite (La città proibita en VO). Sorti en Italie en mars 2025 et passé par L’Étrange Festival dans la foulée, le film aura mis un an et demi à arriver chez nous. Et pas en salles, hélas : c’est en exclusivité sur Canal+ depuis le 11 septembre 2026 qu’il faut aller le chercher. Un film à près de 17 millions d’euros, taillé pour le grand écran, qu’on découvre depuis son canapé : le genre de décision qui donne envie de distribuer quelques phalanges.

Le fils d’un restaurateur endetté et une jeune étrangère à la recherche de sa sœur devront lutter côte à côte contre les membres les plus impitoyables du monde criminel romain…
Sur le papier, on est en terrain connu : une disparition, une vengeance, des mafieux, une héroïne qui cogne d’abord et pose les questions ensuite. Mais Mainetti a toujours su greffer ses fantasmes de cinéphile sur une Rome populaire, loin des cartes postales, et l’Esquilino lui offre un terrain de jeu en or. Deux restaurants, deux communautés, deux façons de s’arranger avec la loi, et au milieu des immigrés que tout le monde exploite. Le propos n’est jamais asséné, il infuse dans le décor, et ça fonctionne.
Le problème, c’est que Mainetti veut tout : le film de kung-fu, la chronique de quartier, le drame familial, le polar mafieux et la romance en Vespa. Sur 2h18, ça fait beaucoup. Le deuxième acte patine, les coups se font plus rares, et la romance arrive un peu vite pour qu’on y croie totalement. On ne s’ennuie pas, mais on sent que vingt bonnes minutes auraient pu rester sur le sol de la salle de montage. Quant à l’épilogue, il tartine un peu plus que nécessaire.

Côté baston, autant le dire tout de suite : c’est du sérieux. Les chorégraphies sont lisibles, sèches, filmées en plans larges qui laissent les corps travailler, à mille lieues du montage épileptique qui sert trop souvent de cache-misère en Europe. La séquence dans les cuisines du restaurant, où à peu près tout ce qui traîne finit en arme par destination, est un vrai morceau de bravoure. Yaxi Liu, cascadeuse de formation, porte tout ça avec une intensité de tous les instants : elle ne joue pas la combattante, elle l’est. La photographie de Paolo Carnera, récompensée d’un David di Donatello, achève de donner à l’ensemble une allure que beaucoup de productions bien plus riches peuvent lui envier. En face, la partie italienne tient la route grâce à ses comédiens. Enrico Borello compose un Marcello attachant, un peu perdu, jamais ridicule. Sabrina Ferilli apporte la chaleur, et Marco Giallini s’offre un petit caïd de quartier fatigué, plus pathétique que terrifiant, qui est sans doute le personnage le mieux écrit du lot.
Reste que La Cité Interdite est un film généreux, sincère, qui ne ressemble à rien d’autre dans le paysage européen. Mainetti n’atteint pas la folie de Freaks Out, mais il prouve qu’on peut faire du cinéma d’arts martiaux crédible de ce côté-ci du globe sans singer Hong Kong. Rien que pour ça, on lui pardonne ses longueurs.
CaptainSmoke Lui attribue la note de :
En bref
La Cité Interdite est un mélange improbable de kung-fu et de comédie dramatique à l’italienne, un poil trop long et foutraque, mais porté par des combats impeccables et une Yaxi Liu impressionnante. Une vraie proposition de cinéma, qui méritait mieux qu’une sortie directe en DTV.
