[Critique Série] – Gentleman Jack

Gentleman Jack

Le partenariat entre HBO et la BBC a débuté il y a fort longtemps (Rome fut une pionnière dans ce domaine) et continue son petit bonhomme de chemin. En parallèle de la diffusion de Years & Years (qui arrivera sur la chaîne câblée américaine en fin d’année) et avant la venue du divin enfant His Dark Materials, ce mariage a vu naître un autre talentueux rejeton : Gentleman Jack, de Sally Wainwright.

Comme son nom ne l’indique pas forcément, Gentleman Jack suit la vie d’Anne Lister au début des années 1830, à son retour à Shibden Hall, dans les environs d’Halifax (dans le Yorkshire). Anne Lister est connue en France pour avoir été la première femme à gravir le Mont Perdu en 1830, avant de récidiver en 1838 en atteignant le sommet du Vignemale (deux monts pyrénéens). Petite anecdote à ce propos : alors qu’elle cherche un accès vers le sommet, le prince de la Moskowa (nommé Napoléon Joseph Ney, fils du maréchal Ney, bref on s’en fiche) cherche à court-circuiter son arrivée en premier en lui chipant un de ses guides ; en vain, vu qu’il arrive au sommet quatre jours après Anne Lister. Pour sauver les apparences, il fait supprimer toute trace du passage au sommet de cette dernière pour faire croire qu’il a vaincu le sommet en premier. Malgré le témoignage sous serment d’un des guides avouant ce méfait, la Voie de la Moskowa, qui existe toujours, désigne en réalité un chemin pris d’abord par Anne Lister lors de son ascension. Prince de mes fesses non mais.

Femme de lettres (elle tenait des journaux sur sa vie), scientifique et grande voyageuse, Lister était aussi (et cette facette de sa personnalité est méconnue dans notre pays, mais pas en Grande-Bretagne) une cheffe d’entreprise et une propriétaire terrienne qui a cherché à développer économiquement son domaine. Autre particularité : elle était homosexuelle et ne le cachait pas, à une époque où les moeurs étaient encore moins tolérantes qu’aujourd’hui. C’est dans ce contexte donc qu’en 1832 elle rencontre Ann Walker, une riche héritière encore célibataire ; et c’est à ce moment-là que commence Gentleman Jack. Originaire du Yorkshire, Wainwright connaît bien le personnage et la région ; avec la réussite qu’est Happy Valley, elle était la personne idoine pour un tel projet.

Gentleman Jack

(HBO/BBC One)

En soi, Gentleman Jack ne révolutionne pas le genre des séries d’époque comme a pu le faire Downton Abbey ; mais tout ce qu’elle entreprend, elle le réussit (quasiment). Son ancrage dans les lieux mêmes où ont vécu Lister et Walker lui donnent un cachet que des décors artificiels n’auraient pas pu apporter (d’ailleurs on sent la différence quand la série s’exporte à Halifax par exemple). Sa mise en scène est plus enlevée que celle de son aînée, ses discussions avec le spectateur sont habilement intégrées au récit (on sent que Wainwright a apprécié Fleabag), le montage plus rapide (parfois trop), les cadres plus resserrées sur les personnages et leurs interactions. Ici, les familles restent à l’arrière-plan, sans jamais être invisibles cependant. 

Sally Wainwright évite aussi l’écueil de peindre un portrait hagiographique de Lister et Walker et de leur relation. Si Anne Lister approche Ann Walker, c’est d’abord pour obtenir son argent afin de financer ses projets miniers, pas par bonté d’âme. Si Ann Walker tombe sous le charme d’Anne Lister, elle ne peut s’empêcher de penser que cela peut la conduire en enfer, la rendant parfois violente et méchante. Le chemin des deux femmes est tortueux mais logique au vu de la société dans laquelle elles évoluent et leurs personnalités. Ce qui rend du coup leur parcours très crédible. Et son ton, tour à tour drôle, cinglant et dramatique (mais jamais pessimiste ou fataliste), proche de ce que l’on peut lire dans Jane Eyre de Charlotte Brontë, apporte un dynamisme à l’ensemble qui tient le téléspectateur en haleine pendant les huit épisodes qui composent la série.

Gentleman Jack

Petit avertissement : il faut aussi aimer avoir le cœur parfois brisé pour regarder Gentleman Jack. (HBO/BBC One)

Et puis il y a le jeu de Suranne Jones et de Sophie Rundle. Car si Jones est parfaite en femme exubérante, charismatique et tenace (clairement un rôle taillée sur mesure pour le caméléon qu’elle est), il fallait être deux pour que Gentleman Jack soit à ce niveau-là. Et Rundle répond présent, dans un rôle exigeant car plus long à se mettre en place et à se développer, plus nuancée aussi (tout du moins au début de la saison). L’alchimie entre les deux femmes est parfaite ; et leur duo est parfaitement soutenu par les rôles secondaires qui se succèdent à l’écran (mention spéciale à Vincent Franklin, que j’ai eu du mal à reconnaître sans sa barbe mais cela fait toujours plaisir de voir son visage dans une série (regardez The Thick of It et Cucumber)).

Alors certes, le montage parfois trop clipesque (surtout au début de la saison) et l’intrigue tournant autour de Thomas Snowden est un peu trop tirée par le cheveux, mais ces défauts sont mineurs comparés aux qualités que cumule Gentleman Jack. Qui se positionne d’ors et déjà, avec Chernobyl (avec qui elle partageait la soirée du lundi sur HBO) et Years & Years, comme une des meilleures nouveautés de l’année. Vivement la suite.

Gentleman Jack, créée par Sally Wainwright, 8×55 minutes, déjà diffusée sur HBO (et OCS en France), en cours de diffusion sur la BBC. Saison 2 commandée par la Beeb, sûrement pour 2021 (hélas…).

PFloyd lui attribue la note de :
8.5/10

En bref

Gentleman Jack sera sûrement dans les tops de fin d’année et ce sera mérité tant la série de Sally Wainwright est réussie. Alors si vous le pouvez, jetez-y un coup d’œil ; vous ne serez pas déçu du voyage.

PFloyd

PFloyd

Stanley Kubrick, Akira Kurosawa et David Simon sont mes Dieux, mais je prends toujours du plaisir à voir un film ou une série, à condition que ce soit bien et bon. Sinon, gare au retour de bâton.

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