[Critique Série] – Twin Peaks : ???????

25 années que Twin Peaks n’était pas réapparu sur un écran. La dernière fois que cela était arrivé, votre serviteur avait trois ans. 1992, Fire Walk with me, un cauchemar qui racontait la dernière semaine de Laura Palmer, David Bowie en guest star, Bob partout et des mystères créés pour un éventuel retour de la série. Manque de bol, Twin Peaks n’est pas revenue sur ABC. Lynch a réalisé des chefs d’oeuvre, Frost a continué d’écrire des livres et des scripts. Et en octobre 2014, Showtime et Lynch annoncent le retour de la série pour les 25 ans de la phrase célèbre de Laura Palmer dans la Black Lodge, celle-là même qui faisait fantasmer les fans sans qu’eux-mêmes y croient vraiment.

Alors après une négociation parfois tendue entre Lynch et la chaîne câblée, des anciens qui ne reviennent pas (Lara Flynn Boyle, Joan Chen) quand de nouveaux arrivent (Laura Dern, Amanda Seymour, Naomi Watts, Tim Roth, Jennifer Jason Leigh et j’en oublie beaucoup d’autres), la pression immense des fans et l’interrogation sur le niveau actuel de David Lynch, après tout de même près de dix ans d’absence au cinéma et vingt-six ans à la télévision, que penser de ce Twin Peaks: The Return ?

Follow the light

Voir la suite d’une série après vingt-cinq années de pause a quelque chose d’incongru, presque digne de la vallée dérangeante. Encore plus si l’on a – comme tout le monde – (re)vu les deux premières saisons juste avant le 21 mai. Les visages sont connus, les personnages présents au rendez-vous (Ed, Norma, Shelly, Bobby, Andy et Lucy, Hawk, Jacoby et son show à la Alex Jones…), les lieux n’ont pas changé d’un poil… Et pourtant tout a vingt-cinq ans de plus. De cette étrangeté, Lynch va en jouer continuellement durant tout la saison pour instiller une ambiance étrange, à la fois oppressante et absurde, semblable à ce que l’on pouvait avoir dans la série de base mais poussé à l’extrême.

Car si Lynch n’a rien perdu de son talent depuis dix ans, cette saison fait figure de monstre dans la carrière du cinéaste américain. Regarder Mulholland Drive et ses 2h20 déjà bien denses est une expérience sublime et sensorielle à recommander à chaque cinéphile en herbe. Regarder un film remonté en série de 18 heures est clairement une expérience qui ferait passer le Tango de Satan pour un film à durée normale. Dans le contexte de la diffusion sérielle câblée, où les saisons font généralement entre 8 et 12 épisodes, inutile de dire que Showtime avait vu les choses en grand.

Ainsi, il faudra subir de longues plages de silences en voiture, des dialogues absurdes s’étirant en longueur – exemple dans la partie 15 entre Gersten Hayward et Steven Burnett -, des coups de balais intenses – qui traumatisent apparemment certaines personnes – ou des histoires d’adultères au Roadhouse, lieu où bifurquent les fêtards de Twin Peaks pour admirer Nine Ninch Nails ou The Veils. Il faudra apprendre la patience face à Dougie Jones, ce grand dadais enfantin qui répète des fins de phrases et mange amoureusement des cherry pies et des gâteaux au chocolat. Oui, cela peut être agaçant parfois. Et pourtant, bon sang que j’ai aimé tout ça. Pourquoi ?

Les Mitchum Brothers, une des meilleures idées de cette saison (mais comme j’ai bien trop écrit, il vaut mieux le mettre ici)

Seek the path

Très rapidement on comprend qu’il faut faire le deuil de la forme vieux Twin Peaks. Le côté soap reste limité à quelques personnages et aux passages au Roadhouse – façon Invitiation to Love. Recopier ce qui avait été fait 25 ans auparavant n’aurait pas eu de sens, d’autant plus que ce style a été maintes fois recopié depuis. Néanmoins, Lynch et Frost gardent le fond de la série (les violences domestiques, la répétition du crime, l’opposition entre forces négatives et positives) et tout l’aspect mythologique et surnaturel développé à la fin de la saison 2 et poursuivi dans le film et le livre de Mark Frost, l’Histoire Secrète de Twin Peaks. De cette base, les deux hommes rajoutent des éléments bienvenus : la mélancolie d’un monde oublié et l’apprentissage d’un monde nouveau (symbolisé par le personnage de Dougie), l’attente fiévreuse d’un amour de jeunesse enfin possible ou encore le poids du temps qui passe, écrasant tous les personnages de son poids.

Cet oeil neuf permet de remarquer beaucoup de choses. Déjà, que cette saison 3 est parfaitement imbriquée dans l’univers de Twin Peaks – la série et le film. Ensuite, que Frost et Lynch ne se contente pas de broder une histoire sur ces éléments, ils l’étendent dans l’espace (New-York, Odessa, Las Vegas, le Dakota, etc.) et le temps (en multipliant les chronologies), lui conférant une aura quasi-mystique. Sans oublier que Twin Peaks est une véritable oeuvre transmédia, avec le livre de Mark Frost sur  qui éclaire certains points de l’intrigue et sur lequel Lynch et Frost s’appuient pour former des intrigues ou créer un épisode entier – c’est le cas de l’épisode 8.

This is the water and this is the well

L’autre élément essentiel de cette nouvelle saison est la position de David Lynch par rapport à son oeuvre. Plus que jamais, le Missoulien se met aussi en scène – déjà littéralement via son personnage de Gordon Cole qui a un temps d’écran important par rapport au film et à la série d’origine – en recyclant ses productions artistiques tout au long de la saison et en réutilisant des éléments de quasiment tous ses anciens films – mis à part peut-être The Elephant Man. Cette sorte de pot-pourri géant a fait dire à certains et moi-même que Lynch reliait son univers créatif dans cette saison ; mais plus simplement il ne fait que réutiliser des symboles de ses précédents films, ce qu’il faisait déjà dans Mulholland Drive ou Lost Highway, qui reprenaient déjà des éléments de Blue Velvet et Twin Peaks. Quant à l’univers interne à Twin Peaks, Lynch le travaille et le revisite comme peu d’auteurs le font : le double épisode final le montre parfaitement et apporte un plus indéniable à l’ensemble.

Et c’est cela le point central. Twin Peaks est devenu largement plus qu’une série traitant de la mort d’une jeune femme avec des éléments surnaturels autour : elle questionne le rapport du spectateur à ses attentes, à sa frustration, à son incompréhension du monde qui l’entoure et le programme en le faisant réagir à certaines situations ; elle devient cette série qui met en scène des personnages jouant des persona qui s’entrecroisent, s’excluent ou semblent désynchronisés ; elle évoque aussi la naissance du mal au détour d’un épisode 8 qui est directement entré au panthéon des séries télévisées. Et surtout, elle met le narrateur au centre du récit, en lui conférant le pouvoir de diriger le récit, de lui donner un ton propre (cauchemar ou rêve joyeux) ainsi qu’une direction. Twin Peaks est devenu une créature difficile à appréhender sans recul. Il va falloir du temps pour laisser décanter ces dix-huit épisodes et réfléchir à ce final. Nul doute que chaque spectateur se fera sa propre idée sur tout cela. En attendant, cela rend la série proprement fascinant, même si tout n’est pas parfait dans l’état de Washington (et pas la ville).

The Art Life

Adieu Catherine Coulson. Adieu Miguel Ferrer.

Car si la performance des acteurs/trices vaut largement le détour, Kyle MacLachlan et Naomi Watts en tête (son monologue de l’épisode 6 mérite un Emmy d’office pendant dix ans) et que les arrangements d’Angelo Badalamenti sont toujours aussi superbes, il est inutile de nier que les dix-huit heures sont aussi parfois passées un peu lentement, notamment dans le creux des épisodes 12 et 13, plus proche de l’esprit des Missing Pieces de Fire walk with me qu’à de vraies scènes. En demandant dix-huit épisodes à Showtime, Lynch et Frost se sont assurés de pouvoir mettre absolument TOUT ce qu’ils avaient prévu de traiter dans cette saison. Du coup la qualité s’en ressent parfois, avec des scènes quelques fois ternes et sans saveur ou des moments trop décalés qui paraissent artificiels – comme cette visite impromptue d’une dame française à David Lynch dans sa chambre d’hôtel dans l’épisode 12. L’enchevêtrement temporel des séquences, mélangées entre elles, rajoute parfois à cette impression de trop-plein et on aurait pu très bien avoir 15 épisodes sans rien perdre de l’expérience.

Néanmoins il faut aussi tirer notre chapeau à Lynch et Frost pour avoir tenu la barque solidement cette saison. Car mis à part ces problèmes de rythme et des moments mous, quel autre série peut se targuer en 2017 de proposer une folie telle que l’épisode 8 ? Quelle série peut, en un plan iconique ou une note de musique, faire chavirer même les coeurs les plus endurcis ? Qui, à part Lynch, peut maîtriser à ce point les symboles sonores et visuels pour que dès qu’ils apparaissent on sache tout de suite quelle attitude adopter ? Ces dix-huit épisodes ont offert des passages d’une densité incroyable rempli de moments émouvants, flippants, drôles (Wally à jamais dans nos cœurs) et quasi-héroïques. Forcément, certaines séquences peuvent sembler bien pâles comparés à ces dernières.

Et puis il y a cette fin… Complètement lynchienne, car il ne fallait pas s’attendre à une fin fermée ou répondant à toutes nos interrogations. Néanmoins, la capacité du bonhomme à nous prendre à contre-pied reste entière et met toujours autant sur les fesses. Alors certes, tous les personnages n’ont pas de fins à leurs arcs, mais à l’instar d’un The Leftovers plus tôt cette année, Twin Peaks ne considère pas ses personnages secondaires comme des intrigues mais plutôt comme personnes dont on montre des tranches de vies. Pris comme cela, on peut comprendre la construction de la saison. La vie continue, seulement elle se situe hors-cadre ; et le peu qu’on nous montre permet de situer où ces gens se situent, à un instant T. Inutile de trop parler de la fin, car déjà tout le monde ne l’a pas encore vu, mais aussi parce que les mots manquent. Un jour peut-être.

Call for help

We live inside a dream

Que dire mis à part que le voyage fut certes éprouvant et long mais qu’à la fin il en valait foutrement la peine ? Bien entendu, l’aura mystique qui entoure la série peut agacer, notamment en voyant le culte qui se développe autour. Néanmoins, pour qui aime observer la construction d’une mythologie moderne où la richesse de l’univers proposé semble infini, à l’instar d’un Neon Genesis Evangelion ou autres Game of Thrones – notamment tout le boulot en amont abattu par Martin -, Twin Peaks est un immanquable, tout simplement. Chacun y trouvera son compte, chacun y prendra ce qui lui plaira dedans. C’est mieux ainsi.

Showtime a eu l’air en tout cas d’apprécier sa diffusion en tout cas, malgré l’absence de matière promotionnelle ; même si les audiences n’ont pas été au rendez-vous en direct – on navigue entre 500 000 et 230 000 téléspectateurs par épisode – la chaîne a réussi son pari en ligne, les audiences en replay comptant pour 90% de l’audience totale d’un épisode. Donc le double épisode final, vu par 250 000 personnes en direct pourrait avoir été vu finalement par 2.5 millions de personnes. Un sacré chiffre pour une chaîne dans l’ombre d’HBO depuis un paquet d’années et qui a réussi à faire parler d’une de ses séries en pleine diffusion de la septième saison de Game of Thrones.

Cela pourrait pousser la chaîne à discuter d’une suite hypothétique avec Mark Frost et David Lynch. Impossible de prédire de quoi sera fait l’avenir mais une nouvelle saison poserait beaucoup de questions, dont la participation de Lynch qui n’a peut-être pas envie de tourner encore énormément. Quitte à faire une suite, un film serait peut-être une meilleure solution, ou rien du tout. Il est important de ne pas reproduire les erreurs du passé et se souvenir d’où revient Twin Peaks

Mais pour le moment, profitons de cette saison, revoyons cette saison et les autres et apprécions les bons moments passés en compagnie de Dougie, Janey-E, Diane, Bobby, Hawk, Alfred, la dame à la bûche, les théières et les autres composantes de cet univers. Twin Peaks restera présente dans notre mémoire et nos souvenirs, et ce, pour toujours.

Twin Peaks: The Return, Showtime, 18 parties d’une heure déjà diffusés. Diffusion en France sur Canal+, coffret Blu-Ray/DVD qui sortira le 5/12 (annoncé par David Lynch himself) (à moins que ce ne soit qu’un rêve) (oui bon ça va).

PFloyd

PFloyd

Stanley Kubrick, Akira Kurosawa et David Simon sont mes Dieux, mais je prends toujours du plaisir à voir un film ou une série, à condition que ce soit bien et bon. Sinon, gare au retour de bâton.

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