[Critique Série] – Too Old to Die Young : Nicolas Winding Refn Ultimate Edition

Affiche Too Old to Die Young

AmazonPrime©

Après plus de vingt ans de carrière, Nicolas Winding Refn pose ses valises chez Amazon pour réaliser sa première série. Enfin, il s’agirait plutôt pour le Danois d’un très long film de treize heures, découpé en épisodes, un peu à la manière d’une série. Après un passage remarqué à Cannes et en attendant donc de voir Too Old to Die Young dans les tops films des magazines spécialisés en fin d’année, il fallait voir ce que l’oeuvre avait dans le ventre. Et Refn ne s’était pas trompé sur un point : son film-série est en effet très long(ue).

La venue d’un réalisateur de la trempe de NWR dans le monde des séries est forcément intrigante. On connait sa volonté de créer une marque visuelle (#byNWR) et de se vendre comme un produit, démarche pleinement assumée avec Only God Forgives et The Neon Demon ; encore faut-il pouvoir la faire perdurer dans le temps. Le partenariat établi avec Amazon assure ainsi au Danois une liberté de mouvement totale qu’il n’aurait pu obtenir ailleurs. Le parallèle avec le mariage Showtime-Lynch pour la dernière saison de Twin Peaks a d’ailleurs immédiatement germé ici et là  : voici en effet deux œuvres d’auteurs avec une patte unique qui semblent sortir une synthèse de leurs cinémas respectifs, avec une forme hétérodoxe dans le milieu télévisuel actuel… Il y a en effet quelques comparaisons possibles ; mais là où Lynch mettait l’accent sur la vitalité de son univers malgré la Mort et le Mal qui tentait de le corrompre, Refn filme la Mort danser sur le cadavre encore chaud de notre monde.

Too Old to Die Young a une grande qualité : celle d’être magnifique. Refn est un plasticien capable de sublimer la nuit de Los Angeles ou les couleurs du désert californien, de concevoir des plans hypnotiques, de construire des séquences d’actions dignes de ballets ou encore d’étirer absurdement une séquence afin d’en faire ressortir un sentiment de grandeur ou de désolation. Son association avec Darius Khondji (associé à Jeunet dans les années 90 et directeur photo dernièrement sur le somptueux The Lost City of Z) et Diego Garcia est une réussite totale ; inutile de dire que l’on tient sûrement la série la plus belle de 2019. Les moments de grâce qui parsèment les dix épisodes de la série sont incroyables et hantent l’esprit du spectateur. En soi, Refn réussit un réel tour de force et mérite un certain respect pour cela.

Too Old to Die Young

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Malheureusement, Too Old to Die Young est bancale. Si les treize heures de la série sont sublimes de bout en bout, une bonne moitié est tout de même noyée sous une lenteur parfois à la limite du supportable, chaque acteur ou actrice mettant une bonne dizaine de secondes pour lâcher sa ligne de texte ou effectuer une action même banale. Si l’écriture avait suivi, cela n’aurait pas eu d’importance ; mais ce n’est pas le cas. Le Danois n’est pas un dialoguiste de talent, même si il est capable de se sublimer parfois dans ce domaine, (Bronson). Chaque fois qu’un personnage ouvre la bouche, le rythme de la série ralentit aussitôt, brisant l’aura créée par la caméra. Peut-être Refn aurait dû être plus radical et convoquer le silence pour laisser le champ libre à son regard d’artiste. Peut-être aurait-il dû aussi laisser ses acteurs et actrices jouer au lieu de sembler endormis : le jeu outrancier de William Baldwin, qui aurait été insupportable ailleurs, fait ici office de cabotinage réjouissant qui rompt la monotonie de l’ensemble.

On retrouve dans la série le même sentiment qui parcourait déjà Only God Forgives (de mon point de vue) : l’impression de voir une personne qui se croit maligne, tout tenter pour choquer un auditoire mais qui ne fait que rater ses effets et tombe ainsi dans la facilité et le convenu. On retrouve donc dans Too Old to Die Young les mêmes thématiques que dans sa filmographie : une dose d’inceste sur fond de guerre de gangs, le vide intérieur qui nous habite et nous rend superficiel, une fascination pour dépeindre la trajectoire de bras cassés qui finissent plus ou moins mal ou encore le goût pour le chaos surnaturel et humain. Parfois cela fonctionne (Jesus et sa volonté de prendre le pouvoir à Los Angeles), parfois le résultat est ridicule (Jesus et sa mère) et souvent il est inintéressant car les personnages ne sont pas attachants. A plusieurs reprises l’envie d’arrêter fut tentante, mais une scène ou une séquence parvient toujours à rattraper le spectateur par le col au dernier moment.

Too Old to Die Young

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Tout n’est pas à jeter cependant à ce niveau. Rapidement, on se rend compte que Martin et les gangs ne sont que des pions qui cachent le véritable intérêt de la série : la lutte entre les Morts pour diriger notre monde, une anarchique, une plus rationnelle et réfléchie. Et ce thème, porté par Jena Malone (Diana) et Cristina Rodlo (Yaritza), est réellement prenant et intéressant. Il est dommage de voir Refn tarder si longtemps avant de lui donner une place importante dans son oeuvre, car quand c’est le cas, l’univers devient autrement plus attirant et vertigineux. Ce n’est pas un hasard si les épisodes 9 et 10, centrés sur ces deux personnages, sont les plus homogènes de toute la série, les figures masculines étant reléguées à l’arrière-plan. C’est à ce moment que l’on sent que cet univers a du potentiel, qu’il donne envie d’être parcouru et remodelé… Quand la série se termine. Frustrant donc.

Difficile de réellement juger Too Old to Die Young. Plongée visuelle hypnotique dans un monde en ruine mais drame raté et faussement profond, il est à la fois une oeuvre d’art et un voyage long et éreintant. Les fans du Danois seront sûrement comblés par ce qu’ils verront ; les autres se demanderont si tout cela en vaut bien la peine. Reste donc des images et des séquences marquantes, ainsi que la musique toujours excellente de Cliff Martinez. Et un voyage atypique qui aurait pu être bien plus que ce qu’il est.

PFloyd lui attribue la note de :
6/10

En bref

Too Old to Die Young satisfera les personnes en manque de séquences visuelles incroyables mais laissera sur le bas-côté les amoureux des dialogues bien écrits et celles et ceux qui préfèrent un rythme plus soutenu. Difficile donc de la recommander, mais difficile aussi de la laisser tomber dans l’oubli complet. A vous de voir si le voyage en vaut la peine.

PFloyd

PFloyd

Stanley Kubrick, Akira Kurosawa et David Simon sont mes Dieux, mais je prends toujours du plaisir à voir un film ou une série, à condition que ce soit bien et bon. Sinon, gare au retour de bâton.

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